En ce moment, mon couple c'est plutôt :

Vaut-il mieux rester amis plutôt que d’être en couple?

E. B.
on reste amis

Cette phrase, étonnamment, on l’entend souvent de la part de celui/celle avec qui nous avons vécu une histoire aujourd’hui révolue, ou bien quand une personne que nous venons de rencontrer ne souhaite pas aller plus loin. Et bien souvent on se demande alors : « mais n’avons-nous jamais été amoureux ? », « Je n’ai aucune chance ? »

L’amitié est souvent considérée comme la bouée de secours lors du naufrage d’une relation amoureuse, mais n’est-ce pas prendre le problème à l’envers ? Et si l’amitié était justement la fondation qui pérennise une histoire ?

L’amitié vaut-elle moins que l’amour ?

À l’heure de Tinder, de la promotion du coup de foudre et de l’immédiateté, l’amitié apparaît comme un faible résidu du grand amour. L’amour c’est la passion, cela nous tombe dessus, on ne le choisit pas. Tandis que notre amitié ne serait réservée qu’à ceux que l’on ne désire pas… L’amitié n’aurait donc pas grand-chose à voir avec l’amour.

Mais cet a priori ne semble pourtant pas tenir si nous nous confrontons un instant à notre expérience. Nos vrais amis ne sont-ils pas ceux qui nous accompagnent depuis des années, qui ont traversé à nos côtés les étapes cruciales de notre existence et qui ont su continuer de nous aimer même dans des périodes où nous n’étions plus vraiment nous-mêmes ? De nous est-il jamais arrivé de dire à nos amis que nous les aimions ?

C’est bien la preuve que l’amitié comme l’amour sont deux types d’affections, qui au lieu de s’opposer se rejoignent.

Tâchons donc d’analyser davantage cette notion afin de pouvoir en tirer quelques leçons utiles pour réussir l’amour. Cette fidélité dans l’affection nous montre bien qu’aimer sur le long terme est encore possible, et cela n’est pas anodin au regard de la précarité affective dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Qui sait si l’amitié ne serait pas la meilleure école pour apprendre à aimer ?

Et Aristote, il en pense quoi ?

Puisque l’amitié n’est plus un objet d’étude chez nos penseurs modernes, choisissons pour professeur le philosophe antique qu’est Aristote. Il disait à ce sujet :

« L’amitié est la chose la plus nécessaire à l’existence »

En voilà une affirmation étonnante ! Que ce soit Françoise Hardy, les plus grands poètes de l’histoire ou ma voisine Claudine, tous s’entendent pour affirmer que c’est bien l’amour qui est nécessaire à l’existence ! Alors quoi ? Aristote était-il déjà à son époque victime de la désillusion qui nous touche ? Est-ce là la phrase d’un homme résigné pour qui l’amour est à oublier ?

Assurément pas. Il suffit de se pencher sur son analyse de l’amitié pour voir à quel point il a su distinguer et expliquer la diversité des affections qui peuvent exister. Et d’ailleurs, l’amour au sens où nous l’entendons n’en est pas exclu.

Dans son « Éthique à Nicomaque » Aristote nous présente trois types d’amitié. Pourquoi trois et non pas dix ? Tout simplement parce que selon lui notre affection peut avoir trois motivations différentes. Et ces trois finalités impliquent nécessairement une différence de qualité.

Dans un ordre croissant qualitativement, voici les trois buts/motivations que peut revêtir une affection : le plaisir, l’intérêt, et enfin la vertu.

Appliquons donc cette grille de lecture affective aux différentes relations amicales et soi-disant amoureuses que nous observons fréquemment.

Aimer par et pour le plaisir :

Tout d’abord, l’affection fondée sur le plaisir est une affection qui naît d’un plaisir partagé. Ce peut-être par exemple l’affection que l’on éprouve envers des personnes qui partagent notre goût pour la fête, le sport ou la peinture hollandaise du XVII ème. Nous nous aimons parce que nous pouvons partager des moments qui nous procurent du plaisir. Typiquement en terme de relation amoureuse, nous sommes au beau milieu du « sex friend » ou du « plan cul ». Le seul engagement qui nous lie est la jouissance que l’on tire de la relation. C’est ce type de relation que nous vendent les sites de rencontre extra-conjugale tout comme de nombreuses applications de rencontre si relayées par la publicité.

Ces propos pourraient sembler méprisant, pourtant ils ne le sont pas ; le plaisir est une donnée fondamentale dans la relation. Mais quant à en être le but, il semble que nous pouvons espérer mieux.

Si Aristote y voit la plus basse qualité de relation ce n’est pas par puritanisme (qui serait anachronique pour un grec du IVéme siècle av. JC), mais parce que même s’il est question d’amitié et donc de mise en relation avec autrui, le but reste égocentré. La finalité de cette rencontre demeure mon plaisir personnel. C’est-à-dire que je me sers de l’autre pour éprouver du plaisir, pas forcément en lui faisant du mal (deux plaisirs peuvent se rejoindre), mais même si cela passe par une union charnelle la réalité est que les deux individus n’y ont consenti que pour eux-mêmes. (Voici donc comment vous vous retrouvez à vous demander comment ne pas tomber amoureuse de votre plan cul pour éviter que vos objectifs respectifs divergent et que l’un de vous n’en souffre). Il est alors légitime de se demander s’il s’agit d’une vraie relation : par respect pour autrui, mais avant tout pour nous même il semblerait préférable de choisir une relation ayant un but plus louable.

L’affection par intérêt commun :

Passons donc au second type d’amitié : l’amitié fondée sur l’intérêt. Une étape est franchie, car ici le bien recherché n’est pas égoïste, mais commun. Il y a un intérêt commun à la relation : c’est par exemple les amitiés que l’on développe au travail. Nous en tirons plus ou moins du plaisir, mais la relation cordiale permet une bonne ambiance au sein de notre espace professionnel, ce qui est bénéfique pour moi comme pour autrui. Sur le plan amoureux, c’est le type de relation que l’on rencontre le plus fréquemment et qui sur le long terme ne vous rendra pas heureux.

Dans ce type d’affection, nous aimons l’autre en raison de ce que nous nous apportons : intellectuellement, affectivement ou plus cyniquement financièrement : « Je l’aime parce qu’avec lui/elle je me sens devenir meilleur(e) », « cette relation me fait grandir : son expérience m’apprend tant de choses », « grâce à lui/elle je retrouve goût à la vie », etc.  En somme, on aime notre amour, ce que la relation implique dans notre vie, l’image qu’elle nous renvoie de nous-mêmes, etc.

Ici, autrui est aimé non pas uniquement pour moi, mais pour le bien que procure le simple fait d’aimer. Et la personne aimée en reçoit également tous les avantages. Toutefois le problème est le même : la finalité reste relative à quelque chose de passager. Tout comme l’affection recherchée pour le plaisir dépend de nos goûts d’un moment et peut donc cesser, l’intérêt que je tire d’une relation est également très relatif. Par exemple, ce que je trouve intéressant à 20 ans pourrait me sembler bien futile à 40 ou problème plus fréquent : l’intérêt que je trouve dans la relation peut devenir beaucoup plus ou beaucoup moins important que celui de la personne aimée. Et si l’une des deux personnes ne trouve plus son compte, dès lors il est inévitable que la relation cesse.

Alors comment se fait-il que l’amour puisse durer plus de trois ans ? Comment reconnaître ce qui sera la base d’une relation qui ne finirait qu’à la mort ?

L’affection fondée sur la vertu :

Aristote nous parle d’amitié fondée sur la vertu. Qu’entend-il par là ? La solution du grand amour pourrait-il résider en un mot aussi désuet ?

Pour Aristote la vertu est une disposition stable à vouloir et à faire le bien, acquise par habitude. Elle qualifie donc mon état moral. Là où cette finalité se distingue radicalement des autres, c’est qu’elle n’est pas relative, mais se réfère à la fois au Bien (qui ne change pas), mais aussi à ce que je suis profondément, à ma qualité en tant que personne. Car la vertu est un amour du Bien, présent en moi, qui m’influence et dicte ma manière d’agir.

Afin d’éclaircir notre propos, il faut comprendre que ce Bien dont on parle s’exprime concrètement au travers des différentes vertus. On peut donc citer entre autres ce que l’on appelle les vertus cardinales : la prudence, la tempérance, le courage et la justice.

De là, si j’aime quelqu’un en raison de son amour du Bien et des actions qu’il pose en conséquence, alors je l’aime pour lui-même, pour ce qu’il est profondément tout comme je m’aime en l’aimant puisque nous tendons vers la même chose. Grâce à cela, cet amour sera stable aussi longtemps que les deux personnes resteront ce qu’elles sont… Donc hormis une éventuelle virevolte existentielle soudaine, cela veut dire toujours.

St Exupéry exprime parfaitement cette idée lorsqu’il affirmait « qu’aimer ce n’est pas se regarder l’un l’autre, mais regarder ensemble dans la même direction ».

Si la finalité est commune, il n’y a pas de raison pour que les choix de vie s’opposent radicalement.

Ce type d’amitié peut-être dite parfaite parce que deux amis vertueux et semblables en vertu seront bons en eux-mêmes, mais aussi pour autrui. De ce fait, ils seront agréables et utiles l’un pour l’autre. On retrouve le plaisir et l’intérêt commun (ce qui reste bien évidemment important), non plus comme finalité, mais comme fruit de l’amitié. Il y a donc dans ce type d’amitié une vraie relation : car j’aime l’autre pour ce qu’il est et non pour moi.

Alors faut-il accepter de « rester amis » ?

Par la distinction de ces différentes formes d’affection, on comprend que l’amour véritable existe et n’est pas une question de hasard, mais de choix.

Choix vis-à-vis de nous-mêmes : comment choisissons de vivre ? Avons-nous une éthique de vie qui nous permette de vivre une relation stable ou avons-nous besoin de temps pour nous construire afin d’accueillir une véritable relation et ce qu’elle implique ?

Choix vis-à-vis d’autrui : Cette analyse des affections a le mérite de pouvoir nous donner des clefs pour cerner la qualité de nos liens. Elle permet également de nous interroger sur nos propres attentes lorsque nous nous engageons dans une relation, et nous éclaire sur les conséquences qui les accompagnent.

Notons que l’amitié se distingue principalement de ce que nous appelons les relations amoureuses en ce qu’elle n’implique pas la sexualité. Ainsi la qualité du lien, contrairement à ce que nous affirme la pensée ambiante, ne se mesure pas à l’aune de la présence ou de l’intensité de la vie sexuelle au sein de la relation. Ici la « vie sexuelle » apparaît davantage comme un aboutissement ou plutôt à la concrétisation charnelle d’une union qui devrait préexister entre les cœurs si nous voulons agir librement. Si le coup de foudre laisse toute sa place à l’expression des corps, il semble toutefois que cet unique critère ne garantisse pas pour autant la longévité ou à la qualité de la relation, et in fine ne nous soumette que davantage aux aléas de nos passions plutôt qu’à l’écoute attentive de notre cœur.

L’amitié comme première marche à une relation amoureuse apparaît donc comme une opportunité inespérée pour donner à l’éventuel futur couple les bases les plus solides possible. C’est un temps de gratuité que l’on s’octroie afin d’observer l’autre dans sa manière de vivre, d’apprendre à connaître ses réelles qualités (à distinguer des opérations séduction qui nous font croire qu’il/elle serait comme ci ou comme cela…) de l’interroger sur ce qui lui semble essentiel dans la vie et donc de discerner si oui ou non, il est possible d’envisager un chemin commun.

N’ayez donc pas peur de prendre le temps nécessaire à la connaissance de l’autre avant de vous engager corps et âme dans une relation. N’ayez pas peur également de développer des amitiés de qualités qui ne pourront que vous préparer au mieux à la grande et belle amitié que sera votre grand amour.

 

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