En ce moment, mon couple c'est plutôt :

#3 les conseils de ma grand-mère : pourquoi c’est si compliqué de communiquer ?

Cécile de Thé
compliqué de communiquer

Jeune fille, je m’étais imaginé un modèle d’homme idéal : un brin macho, protecteur et courageux, aventurier et séduisant, à l’image de Lucky Luke ou James Bond : yeux plissés et torse bombé, cigarette collée au bec, démarche lente et regard pénétrant… Mon sauveur imaginaire n’était pas bavard, mais il dégainait plus vite que son ombre et il sauvait le monde ! Voilà à quoi je rêvais en vidant les malles de ma chère grand-mère pour me déguiser en princesse éplorée et impatiente que son courageux prince vienne la sauver…

Hélas j’ai vite déchanté en épousant mon homme… Certes il est tout aussi craquant que mes héros imaginaires, il est mon rempart et je me sens en sécurité avec lui, mais il n’est pas moins buté dans un silence assourdissant à chaque fois que j’aurai tant besoin qu’il s’exprime ! Découragée par son mutisme je suis retournée chez ma grand-mère réclamer ses lumières : comment faire parler mon homme ? Pourquoi il ne me dit jamais ce qu’il pense ? Pourquoi c’est si compliqué de communiquer ?

Les stéréotypes masculins :

Quand nos hommes discutent foot, voiture ou boulot avec leurs copains ils sont particulièrement loquaces : ils parlent fort, longtemps, et tous en même temps ; on peut même avoir du mal à s’immiscer dans leur conversation ! En revanche ils ne disent jamais les vrais trucs qu’on voudrait entendre : ce qu’ils ressentent vraiment, leurs émotions, leurs sentiments… Oui, c’est un fait, m’assure ma grand-mère, les hommes n’ont pas forcément les mots pour exprimer leur pensée et la prise de parole dans l’intimité est compliquée pour eux : leur silence c’est comme leur flingue ou leur cheval, c’est leur attribut viril ! Et, ajouta-t-elle avec un brin de malice, c’est aussi la plupart du temps ce qui attire les femmes…

Ma grand-mère est une femme avertie et cultivée : selon elle, les hommes sont marqués par les représentations sociales qui perdurent à travers les évolutions culturelles et historiques : la révolution industrielle au 19e siècle les a cantonnés au travail rémunérateur quand elle assignait les femmes à l’éducation des enfants et à la tendresse. Quand les femmes sont plus douées pour formuler leur affect, eux préfèrent naturellement l’action ou les paroles factuelles et ils deviennent tout à coup très maladroits quand ils doivent exprimer leurs ressentis : on leur a trop longtemps appris depuis tout petit qu’un homme, ça ne pleure pas ! D’où les conflits fréquents dans le couple qui obligent à des négociations permanentes et qui demandent de réels efforts de communication.

Alors, comment savoir qu’ils nous aiment s’ils ne le disent pas ?

Ma chérie, me confia ma grand-mère avec nostalgie, ton grand-père avait de nombreuses qualités, mais il n’était pas bavard non plus. Il m’a fallu beaucoup de patience pour l’amadouer et lui apprendre à exprimer sa pensée ; j’y suis parvenue peu à peu grâce à notre goût commun pour la peinture : nous avions appris ensemble à décrypter en détail des tableaux d’art en nous obligeant à exprimer notre sensibilité et notre émotion face à une œuvre. Il m’a fallu déconstruire peu à peu son modèle de virilité qu’on lui avait inculqué depuis son enfance et les diktats ancestraux du masculin qui stigmatisent la faiblesse et la vulnérabilité pour lui prouver au contraire combien montrer son ressenti pouvait être gratifiant pour nous deux.

Aujourd’hui les hommes sont trois fois plus exposés au burn-out : beaucoup de leurs problèmes viennent de ce modèle unique du surhomme et des archétypes de la virilité. Il n’en est pas moins indéniable qu’ils sont plus spécialisés dans l’action : à l’image des chevaliers servants de ton enfance, ce sont les actes qui comptent le plus pour eux. Ton amoureux préférera te prouver son amour en changeant le pneu de ta voiture plutôt qu’en écoutant tes problèmes relationnels de boulot ou de famille. Les meilleures preuves de sa passion seront donc plutôt de l’ordre du concret : t’admirer dans ta jolie robe moulante avec des yeux de merlan frits qui en disent plus long que n’importe quel mot d’amour ou encore échanger sur des projets concrets et te montrer sa motivation en se mettant tout de suite au boulot.

Enfin il va préférer t’embrasser langoureusement plutôt que de contempler avec toi le soleil couchant sur la mer. Il ne faut pas attendre non plus qu’il te dise tout le temps qu’il t’aime ou qu’il est triste de te quitter : c’est trop difficile pour lui de parler de lui-même, ça peut demander du temps et de la patience ; si tu le bouscules, il risque de rentrer dans sa coquille ou de ruminer intérieurement comme un ours…

Il y a des silences qui en disent long…

Grand-mère est convaincue que si les hommes parlent si peu c’est peut-être aussi parce qu’on ne leur en laisse pas la place. Il faut aussi que les femmes apprennent à se taire quelquefois, s’exclama-t-elle : respecter les non-dits et les silences sans se laisser embarquer dans l’émotionnel… D’ailleurs toute vérité n’est pas forcément bonne à dire et les hommes le comprennent vite, c’est souvent pour ça qu’ils sont si avares en reproches ou qu’ils ne trouvent pas les mots pour répondre : quand il y a un truc qui coince, ils sont capables de s’enfermer dans un mutisme tenace de plus ou moins longue durée… La paix a son prix !

Passionnée de cuisine, ma chère grand-mère connaît bien les émissions culinaires en télé-réalité où il faut chacun son tour exprimer sur le moment son ressenti, confesser ses erreurs, gérer son stress pour réussir une recette… Selon elle cette exigence de transparence n’est pas l’idéal, car tout ne peut pas se dire sans attendre le bon moment et sans réfléchir à l’impact des mots sur les autres. Dans l’intimité du couple, c’est pareil, conseille-t-elle : il faut apprendre à préserver son domaine secret, s’exercer à prendre du recul pour mieux canaliser sa vie intérieure et ne pas se laisser embarquer dans l’émotion.

Halte à la guerre des sexes et place à la patience :

Résolument moderne, ma grand-mère est très lucide : sans doute les hommes et les femmes n’ont-ils pas les mêmes attentes ni les mêmes modes d’expression, mais les hommes ont quand même fait beaucoup de progrès depuis son époque, car ils s’autorisent maintenant le droit de reconnaître leurs faiblesses, de pleurer, d’avouer leur stress et même de se confier aux psys. Peu à peu ils s’ouvrent à un nouveau monde de communication et ils s’aperçoivent que ça ne les rend pas plus malheureux et que ça fait même plutôt du bien à leur couple. Les femmes devraient aussi comprendre que parfois il vaut mieux respecter leurs silences et leur laisser le temps d’intégrer un message sans leur mettre le couteau sous la gorge pour les faire parler à tout prix.

Les efforts de communication peuvent faire des merveilles dans le domaine de l’amour, termine ma grand-mère avec tendresse pour sa petite fille adulte, mais encore trop inexpérimentée : il faut prendre le temps de découvrir peu à peu l’autre, ses richesses souvent cachées et ses moyens d’expression qui lui sont propres. Il faut s’apprivoiser avec patience et respect, comme le renard l’explique avec gravité au Petit Prince de Saint Exupéry :

« Si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre et ma vie sera comme ensoleillée ».

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