En ce moment, mon couple c'est plutôt :

Existe-t-il vraiment des divorces joyeux ?

E. B.

Alors que dans un élan de superficialité je feuilletais dans le hall de gare quelques couvertures de magazines féminins, je fus brutalement rappelée à la réalité, interpellée par cette accroche : « Divorce : le choix de l’épanouissement ». Sandrine ou Caroline, je ne sais plus, posait, rayonnante, quadra épanouie entourée de ses deux enfants. On aurait dit une publicité pour un nouveau régime. Les extraits de son témoignage mis en évidence nous vendaient le divorce au même titre que deux pages plus loin, on nous vantait les mérites de tel ou tel mascara.

Outre le mépris obscène de ce genre de rédaction à l’égard de l’intelligence des femmes, c’est avant tout l’enfant de divorcés que je suis qui fut la plus outrée.

Bien sûr avec plus d’un couple sur trois qui se sépare, le divorce est devenu banal, voire à la mode. Mais quel est le but de cette banalisation, que cache-t-on derrière ce plaidoyer à l’épanouissement personnel qui nous pousserait à la rupture d’un foyer ? Cette publicité ne serait-elle pas mensongère ?

Divorcer, pour redynamiser sa vie ?

Dans notre interrogation bien sûr, il n’est pas question de traiter de ces séparations justifiées : où l’un des deux conjoints où les enfants sont mis en danger par l’attitude de l’autre, mais bien de ces couples qui se séparent parce qu’ils « ne s’aiment plus » ou parce qu’ils « ont envie d’autre chose ».

Le plus surprenant dans ce témoignage fût de lire la bienveillance des propos de cette femme à l’égard de son ex-mari. C’était à se demander pourquoi ils avaient pu se séparer. La réponse était pourtant claire : un besoin de renouveau. Ils se sont apportés tout ce qu’ils pouvaient et avaient désormais soif d’évoluer, d’ouvrir de nouveaux horizons. Les enfants, bien sûr ont eu du mal à comprendre, mais à cet âge ils sont si « adaptables », et « quel bonheur d’agrandir la famille avec l’arrivée de nouveaux demi-frères ou demi-sœurs ». C’eut été rétrograde de rester bloqués ensemble, se limitant à cette image poussiéreuse de la famille qui voudrait nous faire croire qu’un homme et une femme puissent être suffisamment riches l’un pour l’autre pour s’aimer toute la vie et s’apporter le bonheur.

Ici, l’argument semblait de taille. En effet qui sommes-nous pour croire que nous pouvons apporter par ce que nous sommes le bonheur à quelqu’un ? Comment avoir l’outrecuidance de croire que nous pourrions suffire à remplir la vie d’un autre ?

Tout cela est vrai, nous sommes des êtres limités, fragiles, ne connaissant pas tout, ne pouvant avoir toujours les mêmes attraits que l’autre, nous avons nos fatigues, nos défauts… Bref, bien des choses qu’il serait en un sens orgueilleux de vouloir faire porter à quelqu’un que l’on prétend aimer.

Et pourtant, dans la naissance d’un amour on voit bien qu’il est une aspiration qui demeure et qui emplit l’âme des amoureux : nous désirons un amour pour toujours. La femme plus que l’homme peut-être, certainement parce qu’elle aspire à donner la vie, se projette rapidement dans une histoire. Elle veut des garanties, elle imagine si oui ou non cet homme pourrait être le père de ses enfants. Bref à l’aube d’un amour, ce qui se vit est très rapidement inscrit dans la durée.

Un contrat, qu’on rompt dès qu’on n’en veut plus ?

Ce désir de longévité de l’amour serait-il une foutaise héritée comme on nous le dit si souvent des vieilles lunes de la culture chrétienne ou répondrait-il à un désir réel du cœur humain ?

In fine, cette banalisation du divorce nous interroge surtout sur notre vision contemporaine de l’amour et du couple. Cette précarité affective semble être la conséquence inévitable du rapport contractualiste que nous avons à l’autre. Michel Onfray, philosophe de notre temps, a théorisé cette logique sous le concept au nom alléchant d’« érotique solaire ». Notons d’emblée que l’on parle d’érotisme et non d’amour (« éros » : amour de désir, et non « philia » : amour et estime réciproque, d’égalité ou « agape »).

L’idée est simple : je suis liée librement à l’autre par un contrat qui stipule quelles sont nos attentes et ce que nous acceptons de nous donner pour nous procurer du plaisir. Toute infraction à ce contrat en entraîne la rupture. Cela s’accorde assez bien avec cette maxime de Sébastien de Chamfort :

« Jouis et fais jouir, sans faire de mal ni à toi ni à personne, voilà, je crois, toute la morale. »

Cette vision très matérialiste de l’amour, réduit finalement au désir et au plaisir, nous enferme inévitablement dans une logique de jouissance où la relation n’est plus une ouverture à l’autre et un don de soi, mais un échange marchand. « Je donne en échange de ». Le don est mesuré, négocié, et finalement ce n’est plus un don.

Le don du plaisir ou le don de l’amour ?

Le rapport à autrui n’est présent que tant qu’il me donne du plaisir et non un acte gratuit qui a sa valeur en lui même. Dans une telle perspective, le témoignage évoqué plus haut n’a plus à surprendre. En effet le plaisir est changeant, on ne peut avoir envie de la même personne toute une vie, ou en tout cas, il n’est rien de condamnable dans le fait de vouloir goûter autre chose. Telle est la logique du désir : toujours plus, toujours mieux. Et ce qui vaut pour le mascara vaudra en effet de même pour l’amour : ce modèle est plus performant, plus beau, plus désirable. Derrière tous ces sourires et ces discours au ton débonnaire, on entend toutefois le cri sourd d’une terrible détresse : nous ne sommes jamais rejoints, jamais aimés. « Consommez-vous les uns les autres », voilà l’évangile de notre époque.

« Et alors ? » me direz-vous. Qu’espérer d’autre ? N’est-il déjà pas mal de pouvoir s’apporter un peu de plaisir les uns aux autres ?

À cela, il semble qu’il faille répondre que le plaisir n’est pas l’unique mesure du bien, car avec une telle attitude, il devient inévitable de « chosifier » le bien véritable qu’est la personne humaine. Ce consumérisme relationnel brise violemment le respect dû à l’autre, en tant qu’il est une personne, un mystère, et ce, quand bien même nous le faisions avec son accord, et en le faisant jouir. Il y a quelque chose de tragiquement pervers dans ce corps que l’on fait exulter de plaisir alors même que l’on nie de par notre regard de consommateur ce qui lui apporte toute sa dignité et le distingue du sex toy.

Car c’est bien cette dignité de la personne qui fonde l’amour et nous accorde de vouloir aimer l’autre toute sa vie durant. En effet, bien que cet être face à moi soit limité, ait ses défauts, et ne réponde pas à tous mes désirs : il se donne à moi, et ce « il » est un mystère inépuisable, au même titre que je suis un mystère à moi-même et que, de ce fait, je mérite un amour sans condition.

L’amour conjugal au-delà du simple contrat :

Enfin il est un dernier signe, qui semble manifester très concrètement à quel point l’amour conjugal dépasse de loin la somme de deux désirs individuels : la fécondité.

En effet l’existence d’un enfant, appelé à devenir un être autonome avec sa personnalité, son corps, etc. nous montre bien que l’amour qui unit un homme et une femme ne peut se limiter à un plaisir égocentré : c’est bien le don réciproque qui est fécond. En cela l’amour dépasse de beaucoup le contrat : c’est un risque, une aventure, un don mutuel, un mystère qui a la magie de pouvoir être fécond. On dépasse l’ordre strictement matériel. Puisque de deux chairs naît une personne, un esprit, une intelligence. L’enfant est l’incarnation du mystère de l’amour. Face à un tel être, on ne peut plus parler de logique de jouissance qui ne peut de toute façon que me renvoyer à moi même et à ma finitude. C’est une vie, un appel à quelque chose qui me dépasse, et qui effectivement me dépassera dans le temps : l’amour tisse sa descendance à travers les époques. Et comme c’est beau de songer que l’histoire de l’humanité s’enracine dans le don mutuel d’un homme et d’une femme qui se sont aimés.

Onfray, en bon philosophe, ne manque pas de répondre à cette interpellation que constitue l’enfant en prônant une « métaphysique de la stérilité ». Très logiquement, la vie pour lui n’est pas un mystère à contempler, c’est un poison mortel, qu’il serait égoïste de vouloir transmettre. Il faut donc nier ce désir primaire, animal, d’avoir des enfants.

Alors quel choix faisons-nous : quel regard choisissons-nous de porter sur la vie ?

Il apparaît que cette banalisation du divorce découle en réalité d’un profond désespoir : celui de ne plus savoir aimer. Mais ce désespoir n’est pas assumé, trop craintif d’affronter l’égoïsme radical qui en est la cause. Aussi il se travestit en quête d’épanouissement, dédramatisant et niant de front cette quête impétueuse du cœur humain : aimer et être aimé. Car comment parler d’épanouissement si l’unique perspective est la mort, le plaisir calculé, quantifié, marchandé ? Comment parler de bonheur si l’on exclut d’emblée les conditions nécessaires à l’amour : le don et l’abandon ?

Un mot pour les enfants de parents divorcés :

Enfin, il convient, je crois, de s’adresser à ces enfants atteints par le divorce. Ce discours ne vise pas à condamner leur parent, mais bien à légitimer et à reconnaître la réelle souffrance qu’ils traversent malgré l’avalanche de discours qu’ils reçoivent pour les persuader que ce qu’ils vivent est un bien. La séparation de nos parents constitue réellement une négation de l’être qu’est l’enfant, puisqu’il est le fruit, l’incarnation de cet amour auquel on met un terme, et ce, même si les parents ne cessent de répéter avec sincérité que ce n’est pas leur intention, et qu’ils ne veulent pas nous faire de mal.

Encore une fois il ne s’agit pas d’accuser ces couples malheureux, mais n’ajoutons pas du malheur à ces tristes situations en mentant aux enfants par lâcheté. Car, après tout, rupture de contrat ou non, il restera un bien réel : ces enfants, ces personnes capables d’aimer et méritant d’être aimés et qui par leur simple existence prouvent que l’amour dure toujours.

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